Le monarque, désespéré, fit appeler le plus grand médecin vivant alors sur la planète. A peine le savant avait-il touché le quai que, suivi d’un brillant cortège, il fut transporté au palais dans un palanquin d’or.

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme_ RabelaisL’important personnage s’approcha de la princesse endormie, l’examina avec mille et un appareils, consulta ses notes, se promena dans le par et les couloirs du château et au bout de trois heures dit au roi : « Il ne reste à votre fille qu’une seule année à vivre. Le mal dont elle souffre, la maladie dite de « Astramgin », est véhiculée par le parasite Garunum-ostrigarfique. Seule une pilule de batracium-espiro-dorum-clorenfetinidozol-tyranicominodeizal peut la guérir. » Le roi demanda : « Où puis-je en acheter une ? » Le savant répondit : « Elle n’existe pas, vous ne la trouverez pas sur le marché : il faut la fabriquer ! » « Et comment fabrique-t-on cette pilule ? », dit le roi. « Nous devons construire un laboratoire avec un alastrique géantorien, un cyclotrain, des palans de phalanges d’orlon, une tubérure hyperspinale, des chaudières prungiformes, des athanorgons philocarnes et des murs en soloterc ! », répondit le savant.

Le vieil homme étourdi par tant de paroles incompréhensibles, s'écria : « Et combien de temps cela prendra-t-il ? » Le célèbre savant se concentra intensément et calcula : « Environ cinq années, à condition de travailler jour et nuit ! » « Mais si ma fille n’a qu’un an à vivre ! Elle mourra avant ! » « Je le sais, mais sans laboratoire la sauver est impossible ! Sans pilule, on ne peut rien faire ! »

Le roi se mit à pleurer. A quoi pouvait bien lui servir ce cerveau encyclopédique si muni d’un tel savoir il n’était pas capable de guérir sa fille ?...

Le plus humble des médecins du palais, qui n’avait pas été appelé parce qu’il ne possédait pas de diplôme, supplia le roi de lui permettre de donner à la princesse un breuvage à base d’herbes sauvages. Le monarque, par désespoir de cause, accepta. Le sirop à peine bu, la princesse se réveilla.

Le savant, les poches vides, abandonna le palais, ses livres, jeta sa blouse blanche aux orties et réapprit l’ancestral usage des plantes médicinales.

Fable panique extraite du livre Les araignées sans mémoire par Alexandro Jodorowsky aux éditions Albin Michel, Espaces libres.